Clin d’œil à un fervent précurseur

L’année 2021 va marquer le centenaire d’Edgar Morin, théoricien de la connaissance, philosophe et anthropo-sociologue. De son vrai nom Edgar Nahoum, il est né à Paris le 8 juillet 1921 et a consacré une bonne partie de sa vie à son œuvre majeure, « La Méthode », dans laquelle il relève le défi de la complexité qui s’impose désormais, non seulement à la connaissance scientifique, mais aussi aux problèmes humains, sociaux et politiques.

Conscient de l’inachèvement et de la non-complétude de toute chose, E. Morin n’accepte pas pour autant les ravages qu’entraînent la compartimentation et la spécialisation de la connaissance. Pour lui, la science est l’aventure de l’intelligence humaine qui a apporté de fabuleuses découvertes auxquelles la philosophie était incapable d’accéder seule. Toutefois, il pense que par manque de réflexivité la science n’a pas conscience de sa transformation, et plus terrifiant, elle ne semble pas savoir où elle va. Selon lui, l’union de la pensée scientifique et de la pensée humaniste, si difficile soit elle, est largement souhaitable.

Partisan du constructivisme piagétien mais avec la réserve qu’il manque le constructeur du constructivisme, il s’interroge sur des phénomènes pouvant être des principes contradictoires et complémentaires d’une même réalité. Mû par une tension interne entre l’aspiration à la totalité pour le remembrement du savoir et le contre­‑mouvement destructeur que représente la reconnaissance de l’impossibilité de la totalité, E. Morin est fasciné par la pensée hegelienne qui reconnaît le rôle de la négativité dans l’affrontement des contradictions. Il assume ses idées, ses métaphores, ses jeux de mots avec une grande humilité. Il est rationnel mais part de l’idée que la raison est évolutive et qu’elle a pour pire ennemi, la rationalisation.

Sur le plan des idées politiques, E. Morin se qualifie comme étant « gauchiste » pour l’amélioration des rapports humains et sociaux, et « droitier » pour sa sensibilité aux problèmes relatifs aux libertés. Ni scientifique, ni philosophe, il se situe entre science et non‑science et se fonde sur l’absence de fondement, sur la conscience de la destruction de la certitude. Il croit à la tentative d’une pensée moins mutilante et plus rationnelle et pour cela, il utilise les exigences d’investigation propres à la recherche scientifique, et les exigences de réflexion propres à la connaissance philosophique. « Icare de l’esprit, infirme congénital de la connaissance », conscient de son infirmité, il lutte activement contre la mutilation et cherche à défricher un cheminement où une réorganisation et un développement de la connaissance seraient possibles. Vient peut-être un moment où quelque chose change, et alors, ce qui apparaissait impossible devient possible…

Introduction

Se pourrait-il que la pensée complexe s’impose à nous par une voie où on ne l’attendait pas, celle des technologies de l’information ? Ces dernières prennent leur fondement avec l’algèbre de Boole, la logique du tout ou rien qui n’accepte que deux valeurs possibles : zéro et un. Le système binaire, à l’apparente pauvreté cartésienne, pourrait cependant bien être le précurseur du mode de pensée complexe, au même titre que les organismes unicellulaires, embryons de la vie sur Terre, sont à l’origine de la complexité humaine que nous tentons laborieusement d’appréhender. Serait-il possible que l’arrivée massive du numérique, et plus précisément l’annonce de la naissance de la personne électronique, soit un évènement comparable à la naissance des hominidés ? La réintroduction de la pensée complexe serait-elle la clé de voûte de l’évolution humaine ? J’ai l’intime conviction que, même si le retour de la pensée complexe possède de multiples canaux (culturels, philosophiques, idéologiques, scientifiques, etc.), la complexité a poussé la porte des sciences de l’information au milieu des années 70, durant la mise en œuvre des bases de données relationnelles, et s’impose à nous par la présence de plus en plus accrue des nouvelles technologies. Edgar Morin nous dit : « Toute décision est un pari ! Avec la pensée complexe, on sait que l’inattendu arrive aussi souvent que l’attendu. C’est ce pari qui aide à bâtir des stratégies ! » Je fais donc le pari que changer notre façon de penser afin d’accepter de composer avec l’incertitude, l’inachèvement et la contradiction est un des enjeux majeurs de notre XXIe siècle, et ce changement se fera conjointement avec l’évolution du numérique. Devenus capables de créer un super-homme électronique qui va bouleverser profondément notre société, nous allons naturellement nous adapter, et dans ce processus, la pensée complexe nous aidera à y parvenir. La révolution numérique est déjà en marche et il est grand temps d’y penser complexement !

La pensée complexe, quèsaco ?

René Descartes était un homme de science dont la philosophie a eu pour ambition la recherche de la Vérité en se basant sur le modèle mathématique élevé au rang de modèle de certitude absolue. Ainsi, la certitude du raisonnement cartésien découlant d’une application méthodique de règles peut s’affranchir de l’objet considéré pour devenir un modèle générique applicable à toute chose, et même à la philosophie. La méthode cartésienne propose quatre préceptes dont l’application permet de mettre de côté le hasard pour arriver avec certitude au résultat :

  • l’évidence objective : doute méthodique pour éprouver tout ce qui n’est pas évident ;
  • la décomposition : partitionnement des difficultés afin de mieux les analyser ;
  • la hiérarchisation : réorganisation ordonnée du plus simple au plus complexe ;
  • l’exhaustivité : vérification de la complétude du classement précédemment obtenu.

D’aucuns opposent radicalement la pensée complexe à cette philosophie rationaliste et la définissent comme étant TOUT ce qui n’est pas de conception cartésienne. Le prérequis indispensable pour accéder à la pensée complexe nous est donné par E. Morin : « […] la conscience de la complexité nous fait comprendre que nous ne pourrons jamais échapper à l’incertitude. La totalité, c’est la non-vérité. » (1990. Introduction à la pensée complexe).

Pour prendre conscience des limites du cerveau humain, il est essentiel de comprendre que notre système sensoriel capte les informations que notre cerveau sélectionne grâce à des algorithmes spécifiques et les reconstruit suivant des modèles cognitifs propres à chaque individu. De ce fait, le monde réel dans lequel nous vivons devient pour chacun de nous, notre propre réalité, celle de l’apparence et de l’illusion ! Le passage des informations par le filtre de l’abstraction et de la recomposition rend notre connaissance toujours subjective, toujours partielle, et toujours déformée. Le pire dans tout ça, c’est que nous restons dans la certitude illusoire de maîtriser, de savoir, de détenir la vérité ! Et ce, malgré l’appel à une prise de conscience de notre propre mesure lancé par Socrate, il y a plus de 2 500 ans : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » C’est ce même philosophe qui avait pour seule certitude, la non‑connaissance : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ».

Le prérequis indispensable pour penser la complexité du réel est d’accepter que l’inachèvement et l’incertitude sont des qualités intrinsèquement humaines que nous ne pouvons plus ignorer. Dès lors que la complétude et la cohérence ne sont que des vues de l’esprit inhérentes à chaque individu, définir universellement un concept par le biais de la totalité devient insensé. La totalité n’est pas la vérité nous dit Morin, elle ne peut donc pas s’appliquer à définir la pensée complexe comme étant totalement ce que la pensée cartésienne n’est pas !

D’autant plus lorsque l’on découvre que Descartes lui-même, dans Cogitationes privatæ, précisait : « On pourrait s’étonner que les pensées profondes se trouvent dans les écrits des poètes plutôt que des philosophes. La raison en est que les poètes écrivent par les moyens de l’enthousiasme et de la force de l’imagination : il y a en nous des semences de science, comme dans le silex, que les philosophes tirent au jour par les moyens de la raison, et que les poètes, par les moyens de l’imagination, font jaillir et mieux briller. »

Ce texte où Descartes met en avant l’intuition poétique au détriment de la raison doit nous conduire quelque peu à nous interroger. Se pourrait-il que la pensée cartésienne ait été radicalisée au point d’arriver jusqu’à nous aussi dénaturée ? Descartes était-il complètement cartésien ? Avons-nous bien interprété la complexité de sa pensée ?

Paradigme de la pensée complexe : un modèle basé sur trois principes

Nos conceptions nous donnent l’illusion de maîtriser nous privant ainsi de penser à de nouvelles conceptions de notre environnement. Après cette prise de conscience qui nous conduit à devoir composer avec l’inachèvement et le flou, trois outils conceptuels nous permettent de mettre au jour le visage du nouveau paradigme de la complexité. Cette dernière ne permet pas de connaître l’inattendu mais elle secoue notre paresse d’esprit naturelle qui nous pousse à agir comme si rien d’inattendu ne devrait arriver. Dépouillés ainsi de nos certitudes et préparés à l’inattendu, la pensée complexe devient pour nous une aide à la stratégie qui peut résoudre les problèmes.

  1. Le principe dialogique : le dépassement de la contradiction

Le principe dialogique propose de dépasser la contradiction sans la nier, par l’association de processus antagonistes mais complémentaires et indissociables.

Ce principe existe depuis la nuit des temps et se retrouve notamment dans la culture de l’Égypte antique dont la pensée s’est fondée sur l’antagonisme né de la proximité naturelle du Nil fertile et du désert aride, sur la fragilité de la vie dépendant du cycle chaotique de la crue régénératrice du fleuve. Dans la mythologie égyptienne, Atoum est une divinité créatrice majeure dont le nom signifie « Tout ce qui existe et tout ce qui n’est pas ».

Avec Héraclite, la Grèce antique nous livre le précepte « Vivre de mort et mourir de vie ». C’est parce que nos cellules meurent et se régénèrent que nous vivons, et nous mourrons parce que c’est le prix à payer pour avoir progressé sur le chemin hasardeux de la vie. Ainsi, dans la vie il y a de la mort, et vice-versa.

Même si les concepts de la pensée complexe s’opposent à ceux de la pensée cartésienne, le rejet de cette dernière serait l’aveu de l’incompréhension du message porté par E. Morin. La pensée cartésienne nous a libérés des dogmatismes, elle doit nous aider à penser la complexité du réel. Il faut dépasser, sans les détruire, les alternatives classiques en les englobant dans une unité complexe. C’est bien le principe dialogique qui a été mis au jour au début du XXe siècle lorsque la théorie quantique a accordé à toutes les particules, tantôt des aspects corpusculaires, tantôt des aspects ondulatoires sans qu’elles ne soient pour autant des ondes pures ou de simples corpuscules.

Être/non-être, vie/mort sont probablement les plus anciennes formes dialogiques. Révolutionner notre façon de voir la réalité du complexe nous permet d’en imaginer de nombreuses, comme par exemple, en philosophie où l’essentialisme et l’existentialisme sont deux concepts qui s’opposent et semblent incompatibles. Pour le premier, l’essence est primordiale. Un objet est pensé pour une fonction bien précise, c’est ce pour quoi il est fait, c’est son essence qui précède son existence, c’est à dire sa création. Pour le second, l’existence précède l’essence. L’homme existe d’abord et se définit après, par ses actes. Il est libre et responsable de ses actions qui vont participer à définir son essence. On peut envisager la chose sous l’angle d’une certaine complexité avec une dialogique essence/existence où l’homme agit en fonction de ce qu’il est (son essence), et à la fois ses actions (son existence) participent à faire de lui ce qu’il est en train de devenir. Ainsi, l’existence et l’essence s’opposent tout en entretenant une relation les rendant inséparables et interdépendantes.

  1. Le principe de récursivité organisationnelle : le dépassement du déterminisme

Le déterminisme est le principe scientifique classique selon lequel tout phénomène est soumis à des lois telles que les mêmes causes, et dans les mêmes conditions, entraînent les mêmes effets. Cette succession de causes à effets est linéaire, les effets induits n’agissant jamais sur la cause qui les a produits.

Le principe de récursivité organisationnelle est un processus où les effets induits vont rétroagir avec la cause qui les a produits. Il s’agit d’une boucle rétroactive, sans début ni fin, et pouvant se reproduire indéfiniment. Ce principe, inspiré par les processus biologiques d’auto‑organisation et porté par la théorie des systèmes, trouve son origine au XVIIe siècle dans les pensées de Blaise Pascal : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes […] »

  1. Morin présente l’exemple du système individus‑société où la société engendre des individus qui à leur tour produisent la société. Tous les individus qui composent la société vont être influencés par sa culture, mais vont aussi participer à la définir. Il s’agit bien d’un système organisé dans lequel les causes et les effets sont simultanément producteurs et produits.
  2. Le principe hologrammatique : le dépassement du réductionnisme et du globalisme

Le principe hologrammatique précise que la partie est dans le tout et le tout est dans la partie, comme la cellule, composant du corps humain, contient la totalité de l’information génétique. Ce principe dépasse le réductionnisme qui ne voit que les parties, et le globalisme qui ne voit que le tout. Inspiré lui aussi par les processus biologiques repris par la théorie des systèmes, ce principe trouve également son origine dans les pensées de Blaise Pascal : « […] je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »

Un système complexe se définit comme étant un système ouvert, soumis aux contraintes de son environnement et composé d’éléments possédant chacun des propriétés spécifiques. Lorsque ces éléments sont en interactions, ils constituent un ensemble dont les propriétés sont différentes de celles de chaque élément isolé.

Le principe hologrammatique peut s’imager par l’exemple de la corde tressée dont la résistance à la rupture est largement supérieure à la somme des résistances de chacune de ses fibres prises séparément.

La pensée complexe en résumé

La compréhension de la complexité nécessite un changement profond de nos référentiels cognitifs. Pour penser de façon complexe, il est primordial de prendre conscience du caractère incomplet, incertain et illusoire de la connaissance (et de la vie).

Le mode de pensée complexe s’inscrit dans une démarche permettant :

  • de composer avec des notions opposées et appartenant à une même réalité (vie/mort) ;
  • d’appréhender le principe de causalité en boucle récursive et rétroactive (le système société-individu) ;
  • de considérer à la fois l’unité et la diversité où le tout organisé est à la fois plus et moins que ses parties isolées (la corde tressée).

 

Genèse et évolution de la pensée complexe

Il est fort probable que la pensée complexe soit un héritage de la culture de l’Égypte antique dont la langue parlée possède dès l’origine des termes polysémiques et contradictoires (pour notre entendement), comme par exemple le mot mout qui désigne la mère, celle qui donne la vie, et désigne également la mort, la fin d’un cycle. Dans le système d’écriture hiéroglyphique, le mot mère s’écrit à l’aide du signe représentant un vautour femelle. Ce rapace devait probablement être perçu par les anciens Égyptiens comme étant le symbole fort de la mère idéale et sa nature nécrophage renvoie à l’état irréversible de la mort. Ainsi, le sens premier et complexe de la langue parlée est conservé dans sa représentation graphique.

Dans la Grèce du VIe siècle avant J.‑C., deux courants de pensée s’affrontent. D’une part, les partisans de l’être (Parménide, Socrate, Platon…) qui affirment que toute la réalité se trouve dans l’existence, l’être est un, permanent, connaissable et communicable ; et d’autre part, les partisans du non-être (Héraclite, Protagoras, Gorgias…) qui soutiennent que la réalité est multiple, l’existence en est une possibilité et la non-existence représente tous les autres possibles que l’esprit ne peut appréhender. Pour conforter la thèse de son maître Parménide et pour exclure définitivement le non‑être absolu (le néant), Platon invente l’idée de non‑être relatif qu’il nomme altérité et lui donne pour signification, la différence. L’autre n’est pas moi mais il existe : il est différent de moi. Platon condamne ainsi le non-être absolu car le non-être relatif existe mais toujours par rapport à quelque chose. En remplaçant le concept de non-être, contradiction de l’être, par une forme de non-être relatif, Platon annonce le déclin de la pensée complexe…

Au XVIIe siècle, Descartes va largement influencer la pensée occidentale avec sa vérité mathématique du « Je pense, donc je suis » où l’existence, déduction de la pensée, est première. Pour penser, il faut avant tout être !

La force d’être de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » s’applique aussi à la pensée complexe qui revient au début du XXe siècle par la voie de la science physique à travers la particule élémentaire qui se présente à l’observateur tantôt comme onde, tantôt comme corpuscule. La complexité fait véritablement son retour par le biais de la cybernétique et l’approche systémique où un système complexe est un ensemble ouvert qui entretient des échanges avec son environnement. Ainsi, le lien entre vie et mort est très profond puisque la complexité se présente en relation avec l’auto-organisation dont le fondement est, pourrait-on dire, « L’ordre né du chaos ». À ce sujet, E. Morin dit que « Le cosmos, loin d’être une machine parfaite, est un processus en voie de désintégration et d’organisation simultanées. »

Avec l’arrivée des bases de données relationnelles, le milieu des années 70 marque un tournant décisif pour le développement de la complexité. Dans la conception logicielle, la méthode analytique qui consiste à structurer les données en fonction de leur utilisation dans les traitements ne peut plus s’appliquer avec ce nouveau système de gestion des données. Issue de l’analyse systémique, c’est en 1977 que la méthode MERISE voit le jour à Aix-en-Provence. S’appuyant à la fois sur les quatre préceptes de la méthode cartésienne (évidence objective, décomposition, hiérarchisation et exhaustivité) et sur le principe organisationnel pascalien (lier la connaissance des parties à celle de son tout, et la connaissance du tout à celle de ses parties), cette méthode est une évolution majeure dans le domaine de la conception des systèmes d’information. Parallèlement, les langages informatiques évoluent pour intégrer la communication avec les bases de données, le principe de récursivité (possibilité qu’un traitement s’auto-exécute)… La Programmation Orientée Objet fait son apparition, le langage UML adopte le formalisme proposé par les pères fondateurs de la méthode MERISE.

Du côté de la culture humaniste le besoin de la pensée complexe se fait également entendre par la voix d’Edgar Morin qui a passé une grande partie de sa vie à relever le défi de la complexité, c’est-à-dire qu’il a recherché une possibilité de penser en rassemblant ce qui est naturellement tissé ensemble et que notre système de pensée n’a de cesse de séparer, mutiler, déformer…

Appréhender la technologie du Big Data ne se fait pas sans prendre conscience que le système nous échappe et qu’il va falloir désormais vivre avec l’incertitude et l’incomplétude. Un des piliers de la méthodologie AGILE est l’acceptation du changement au cours de la réalisation d’un projet qui ébranle la rigidité des pratiques plus traditionnelles. Ces changements arrivant assez tôt dans la phase de réalisation peuvent rapidement être pris en compte sans remettre en cause l’ensemble du projet même s’ils peuvent influer sur le passé comme une sorte de boucle rétroactive. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, et plus précisément pour le passage à une logique de personne électronique, nous avons besoin de changer la manière de nous représenter la réalité du monde afin de dépasser notre mode de pensée globalisante en prenant en compte le singulier. Il est question ici de dépasser le paradigme de simplification qui sépare ce qui est lié (disjonction) ou unifie ce qui est divers (réduction). Les liens entre les technologies de l’informatique et la pensée complexe sont bien présents !

Quand E. Morin dit en 1990 : « L’univers est beaucoup plus riche que ne peuvent le concevoir les structures de notre cerveau. Une des supériorités du cerveau humain sur l’ordinateur est de pouvoir travailler avec du flou. », la réponse arrive aujourd’hui avec les technologies informatiques qui avec des données incertaines peuvent fournir un résultat cohérent et exploitable. Notre cerveau n’étant pas capable de traiter l’ensemble des informations qu’il perçoit (mécanisme d’abstraction), les machines arrivent donc à l’échelle humaine par l’utilisation d’outils conceptuels indispensables à la mise en œuvre de la pensée complexe :

Nouveau paradigme des technologies informatiques :

  • gérer l’oubli : accepter l’incertitude, le changement et ses effets rétroactifs ;
  • essentialité : accepter l’inachèvement, la non-complétude ;
  • conserver la singularité : dépasser le paradigme de simplification grâce au principe de distinction ;
  • apprendre : s’adapter, s’autonomiser, associer des notions contradictoires et complémentaires.

Ces nouvelles technologies qui nous poussent vers la personne électronique font émerger le besoin de faire une modélisation de ce que représente vraiment l’Homme, et ce besoin devient un révélateur permettant de lever le voile sur ses réelles capacités. Chaque individu possède des influences qui lui sont propres et qui vont participer à déformer sa perception de la réalité. La machine devenant de plus en plus humaine, il va donc falloir accepter des niveaux moindres de sa fiabilité.

Conclusion

Construire des machines de plus en plus humaines nous oblige à prendre conscience de devoir vivre avec l’incertitude et l’incomplétude, mais aussi d’apprendre à mieux connaître nos capacités et nos limites. Seule cette prise de conscience ne suffit pas, car il faut également changer la façon de concevoir la réalité de notre monde, il faut réformer notre mode de pensée !

Edgar Morin croit que notre XXIe siècle marque le début d’une grande aventure pour la pensée humaine. L’humanité est née plusieurs fois et il espère en une nouvelle naissance. « Nous sommes entrés dans l’âge de fer planétaire, dans la préhistoire de l’esprit humain, dans la barbarie des idées. Nous sommes au début de la pensée consciente encore soumis à des modes mutilants et disjonctifs de pensée, et il est très difficile de penser de façon complexe. »

En quelques décennies, l’essor des technologies de l’information a tout accéléré et la révolution numérique que nous vivons aujourd’hui nous propulse de la préhistoire de l’esprit humain à la renaissance humaniste. Même si le fondement de la pensée complexe empêche Edgar Morin de croire à la complétude de son projet qu’il qualifie lui-même de mission impossible, l’union des cultures humaniste et scientifique est déjà bien entamée. Et c’est bien en créant des machines à son image que l’homme appréhendera son humanité et adoptera le mode de pensée complexe.

Nicolas Orneto